C’était un massacre. Quel que soit l’échelle, Gesnol savait en reconnaître un. Avant que Zehl ne le libère de sa condition d’esclave, le minotaure y avait assisté plus de fois qu’une raison humaine ne pouvait le supporter. Pourtant il avait survécu. Son esprit avait survécu, et aujourd’hui, malgré la profonde blessure qui lui entaillait le flanc, il voyait l’ironie fatale qui le destinait à assister une dernière fois à cette scène avant de rejoindre ces anciens compagnons d’arme.
Quelques jours plus tôt…
-Capitaine, un nouveau message.
Une fois de plus Zehl ne put réprimer un sourire à la vue de l’expression de rage contenue qu’affichait son ami minotaure. En effet le goéland messager avait la fâcheuse habitude d’utiliser les cornes de Gesnol comme perchoir, et plus irritant encore sa fourrure comme litière. L’ancien alchimiste récupéra le volatile ainsi que le message qu’il portait.
-Bonnes nouvelles ?
-Hé bien, il semblerait. Notre chère Grenat m’envoie ses constatations sur nos « poursuivants », et l’une d’entre eux paraît affublée d’un tare plutôt gênante.
A bord du Mille écailles la chasseresse participait pleinement à remonter le moral de l’équipage en faisant varier la couleur de son visage à chaque tangage du bâtiment. Certains avaient même entrepris de prendre des paris sur sa couleur du jour. Heureusement Lamie pouvait compter sur le soutient de Mjollnir, son compagnon de voyage.
-… Et si tu parviens à maintenir ta belle couleur verdâtre pendant encore deux jours, je quadruple ma mise initiale.
Adosser sur la porte de sa cabine, le capitaine Leeroy Tibald s’amusa des querelles perpétuelles de ses deux passagers, et dire qu’il s’agissait de sommité dans leur milieux. Depuis le début du voyage il s’était pris d’affection pour l’apprentie caméléon, au point même de lui céder sa cabine pendant la durée de son malaise, c’est à dire tout le voyage. Tandis qu’il regagnait le pont, il entendit les hurlements excédés de la chasseresse qui témoignaient d’un léger mieux. Oui, il appréciait réellement ses deux passagers, néanmoins il ne parvenait pas à chasser la persistante et sournoise impression qui lui hurlait qu’ils allaient lui attirer des ennuis. Arriver sur le pont, il sut d’où venait cette intuition : des trois encagoulés qui avaient embarqués avec eux, des types sinistres, à qui la beauté de l’océan échappait totalement. Affrontant la fraîcheur de la soirée, Leeroy ferma son long manteau bleu marine et resserra sa casquette d’officier qui cachait sa calvitie désormais plus que naissante. Il eut une pensée à la fois émue et hilare pour ses cheveux disparus, ils les avaient remplacés par une belle barbe grise, ce qui ajoutait à son charme de vieux baroudeur. Il se gargarisa intérieurement de faire encore des ravages parmis la gente féminine, y compris cette jeune fille aveugle aux cheveux couleur grenat qu’il avait recrutée récemment. Même si elle passait le plus clair de son temps à jouer avec un goéland.
Gesnol sentait sa vie le quitter. Autour de lui, Zehl et Requiem tentait par tous les moyens d’éviter que l’un de leurs assaillants ne lui porte le coup final. Et du coin de l’œil il voyait cette furie brune avec son arme surdimensionnée qui bondissait d’un ennemis à l’autre. Tant de choses s’étaient passées depuis leur départ du port de pêche.
Parmis les pirates, le Mille écailles était une légende, vaisseau le plus rapide de l’archipel de Cerbère, nul bâtiment battant pavillon noir n’avait réussi à le rattraper, et encore moins à piller sa cargaison. Mais Zehl de Rummi aimait les défis, et l’Osselet était loin d’être un navire ordinaire ; de plus la nuit s’annonçait magnifique. Leur précédente escale était déjà à deux jour de navigation derrière eux, ainsi que les parents de cette chère Célina, honnête fille du chef du village, dont les paroles meurtrières proportionnelles à l’esthétisme de son physique avaient finies de convaincre l’alchimiste enjôleur qu’il était temps de retourner à son premier amour : l’océan. Et le navire au écailles de cuivre était une proie de choix. Zehl s’adossa sur le bastingage, un des ses trop rares moment de calme dans la vie d’un criminel recherché à travers les neuf terres. Il leva les yeux au ciel, l’œil du loup brillait de toute sa force, chassant les ténèbres qui pouvaient servir aux pirates pour s’infiltrer sur les navires, mais Zehl ne pensait pas à ça, à travers l’éclat bleuté de la lune, il lui semblait discerner autre chose, un autre regard, celui, sanguinaire, de cette démone aux yeux rouges qu’il appelait sa femme. Elle n’était pas loin, il le savait, sa prochaine proie portait en son sein trois chasseurs aux yeux rouges eux aussi. L’équipage de l’Osselet n’était pas au courant, et celui du Mille écailles ne devait pas l’être non plus. Comme si cela ne suffisait pas ses « amis » mercenaires avaient retrouvé sa trace, et un navire de Mercator semblait décider à lui refaire découvrir ses cachots. Cerise sur le gâteaux, Requiem ne cessait de parler d’un mauvais présage et d’une lune maudite, et malheureusement, Zehl avait tendance à le croire. Il sortit son livre de navigation, avisa des vitesse et des trajectoires des différents protagonistes, aucun doute, la nuit prochaine promettait d’être agitée.
Et elle le fut pensa Gesnol, cette nuit devait appeler le sang, car lorsque l’obscurité étendit son manteau sur l’archipel, les volcans eux-même reprirent leur sanglante activité. Elle voulait la pierre, elle la voulait pour une occasion très spéciale. Pour cette nuit, la nuit où l’œil du loup se ferma, la nuit de la lune de Tareg.
L’osselet rencontra sa proie peu avant la tombée de la nuit, lorsque le soleil ne semble faire qu’un avec l’océan. Zehl choisit ce moment pour attaquer. Il se plaça à l’ouest du Mille écailles, et lorsque l’astre solaire ne fut plus q’une boule de feu, son sinistre navire émis un puissant éclat de lumière rouge, le faisant disparaître durant quelques secondes, laps de temps suffisant pour que sa proie ne puisse éviter de se faire éperonner. Le plan était parfait, à un détail près, Zehl avait sous-estimé la résistance des écailles. La proue du navire pirate glissa sur l’armure de cuivre et les bâtiments se retrouvèrent violemment projeter flanc contre flanc. Durant un bref instant le regard des deux capitaines se croisa, le premier à réagir aurait l’avantage. Leeroy Tibald avait beau être un capitaine exceptionnel, l’alchimiste renégat était une légende dans l’art de la fourberie. La jeune fille aveugle, désormais ceinte d’une armure de cuir légère assomma le vieux marin et dégaina sa dague, son goéland voletant hystériquement autour d’elle.
-A l’abordage !
Comme un seul homme, les pirates se ruèrent sur le clipper, il fallait agir vite, ils étaient en large infériorité numérique, mais l’effet de surprise multipliait leur nombre.
-A la sainte-barde ! hurla Zehl qui prenait pied à son tour sur le pont, Ils ne doivent pas s’organiser !
En quelques minutes, les pirates avaient pris le contrôle du navire, seule une pièce demeurait inexplorée, la cabine du capitaine. « l’erreur est humaine » avait lancé Gesnol après avoir pris connaissance du contenu de la chambre, ce à quoi Lamie avait répliqué « et l’impolitesse se paye au pris fort ». deux semaines de mal de mer, autant de temps sans alcool, et maintenant une bande d’outrecuidants qui se permettaient des familiarités en pénétrant dans la chambre d’une dame sans frapper, la coupe était pleine. Et la mer d’huile, mauvaise nouvelle pour les pirates. Surgissant de l’ombre, ses deux épées courtes en avant, Mjollnir occis d’un geste les deux premiers pirates. De son côté, la chasseresse se rua sur le troisième, qui fut sauvé in extremis par Gesnol qui le tira hors de la cabine.
-Préviens le capitaine, nous avons une poche de résistance !
Le miraculé acquiesça et rejoignit le pont au triple galop, le minotaure quand à lui dégaina son immense rapière et se mit en position de garde. Lamie et le félis comprirent instantanément, il allait les retenir dans ce couloir en attente des renforts. Décidément elle détestait les navires. Du point de vue du pont, les renforts allait devoir attendre, lorsque la lune rouge sorti des nuages, quatre nouveaux navires apparurent, tous portant le pavillon des mercenaires.
-Hé bien, quatre navires contre moi, il semblerait que ma côte remonte en haut lieu.
Zehl n’eut pas le temps d’ironiser davantage, il remarqua un vieil homme sur la proue du navire de tête. Un magicien. Un éclair apparus sur l’océan. Il y eut un fort sifflement de cristal. Et en un instant les milles qui séparaient les deux regroupements de navires furent engloutis, et une marée de mercenaires se déversa sur le pont du trois mâts.
Gesnol s’efforçait de rester conscient, sa blessure lui déchirait les entrailles, s’il se laissait aller il ne se réveillerait pas. Après sa rencontre avec Andromède, il s’était documenter sur les vampires, et une phrase lui revint à l’esprit, hélas trop tard pour qu’elle serve à quelque chose : « les vampires sont sensibles à la lune de Tareg, ses maudits suceurs de sang furent conçus l’une de ses nuits, et son éclat galvanise leurs pouvoirs. »
-Tuez-les tous !
L’ordre de la tête pensante des mercenaire avait l’avantage d’être aussi clair que concis, mais il avait le désavantage d’être trop global. Devant la menace commune, les deux capitaines firent alliance et l’accès à la sainte-barde fut libéré. Zehl, Gesnol, Requiem, Grenat ( ainsi que son goéland ), Lamie et Mjollnir se placèrent comme première ligne de défense, tandis que Leeroy Tibald et une poignée de pirates préparaient la seconde ligne en distribuant les armes. Face à ce mur de guerriers chevronnés, les assaillants hésitèrent durant de trop longues secondes.
-Ak’laïa !
le golem apparut au milieux des pirates médusés, et six cris guerriers résonnèrent dans l’obscurité sanglante. Requiem en assassin qu’il était se faufila jusqu'à l’arrière de leur ligne d’attaque et abattit les archers. Gesnol utilisait sa technique du mur d’acier, retenant ses adversaire afin que Grenat et Mjollnir puissent les abattre. Mais la plus grosse surprise vint de Lamie et de Zehl, contre toute attente leurs styles se complétèrent à merveille, et combattant dos à dos ils faisaient des ravages. Ils avaient déjà abattus une vingtaine d’ennemis lorsque la deuxième ligne de défense se mit en place. Voyant l’ennemi gagner du terrain, le sorcier mercenaire prononça une longue incantation afin de remédier à cela, mais s’il avait sut il l’aurais prononcer moins fort, et une vouge d’acier garuda vint lui couper la parole, au sens propre comme au figuré.
-J’ai toujours détesté les vieux magiciens ramollis. lança rageusement Lamie.
Tibald ordonna le repli de la première ligne, seul la chasseresse plongea plus profondément dans les rangs ennemis afin de récupérer son arme. A l’abri derrière la deuxième ligne, Zehl s’accorda un instant de repos et fit le point de la situation avec son homologue.
-Hé bien, vos hommes sont à la hauteur de leur réputation cher confrère.
-Comme vous dites, « confrère », mais mon intuition me dit qu’il est trop tôt pour crier victoire.
Semblant répondre aux capitaines, Requiem leur désigna la lune, elle qui était simplement rousse lorsqu’elle émergea des nuage adoptait maintenant une couleur sang. L’heure de la lune de Tareg avait sonnée. Trois hurlements déchirèrent l’obscurité, et autant de silhouettes encapuchonnées émergèrent de l’ombre, leur yeux carmins semblant rougeoyer des flammes de l’enfer, arme à la main ils bondirent comme des fauves sur l’alchimiste renégat. Il parvint à éviter le premier, à parer l’attaque du second, mais l’arme du troisième trouva le chemin du sang. Le sang de Gesnol. Une fois de plus, il avait protéger la vie de son ami, mais cette fois-ci, il se disait que se serait peut être la dernière.
Les nouveaux venus dans la bataille étaient des bêtes sanguinaires plus que des hommes, ils attaquaient sans distinction, frappant au hasard sans aucune pitié. Zehl était parvenus à organiser un repli sur l’Ossele,t seule manquait Lamie qui, son arme récupérée, rebroussait chemin en bondissant. Malgré leurs pertes dues aux vampires, les mercenaires continuaient à combattre, car après tout, moins il y a de survivants, moins la prime est divisée. Mjollnir et Requiem tentaient de retenir l’un des vampires sans succès, celui-ci, apercevant Zehl se précipita sur lui, mais cette fois-ci le pirate fut plus rapide, il fit un estoc, et son sabre de vif-argent se planta au milieu de la poitrine de son assaillant. Dans un cri rageur, il lui plaça une de ses bombes alchimique dans la bouche et le repoussa d’un coup de pied. Cinq secondes plus tard la bombe explosait à la grande joie… du vampire. Sa plaie au torse c’était refermée, et les brûlures sur son visage commençaient à cicatriser. C’en était trop pour les mercenaires, les trois quarts de leurs effectifs avaient trépassés, et maintenant une trinité de démons immortels semblait vouloir se repaître de leur mort. « Un problème de réglé », songea Zehl alors que la retraite des mercenaires sonnait le glas de leur participation à cette bataille. Sur l’Osselet les rangs avaient diminués de moitié, Grenat avait reçue une blessure à la jambe et Requiem et Mjollnir tentaient toujours de vaincre leur adversaire. Zehl, Lamie et Tibald se retrouvèrent face à leur némésis.
-Tu ne me parais pas être un individu très fréquentable, l’hydrophile.
Il se tourna vers Lamie, certaines pensées inappropriées à la bataille lui venant à l’esprit. Tentant de se raisonner, ramena son regard sur les deux prédateurs nocturnes, qui avaient retrouvés contenance humaine et se tenaient face à eux dans un air de défi.
-Rends-nous la pierre et nous t’épargnerons !
La voix était si glaciale qu’on ne pouvait pas croire une seconde au dernier terme. Jamais Zehl n’avait vue la mort de si près. Il repensa à la pierre, qui gisait dans les grands fonds, aucun bijou ne valait autant de sang, c’était ce que son ancien maître d’arme lui avait appris. Il lui avait aussi appris autre chose : que la victoire devait se gagner à tout prix. Il se tourna une fois de plus sur Lamie et croisa son regard. Elle avait soif de combat, il sut qu’elle vaincrait ses monstres ou qu’elle mourrait en essayant, bel exemple de bravoure. Ou de stupidité. Il ne croyait plus à la bravoure depuis longtemps, il était vivant car il savait quand il devait fuir, mais pour une fois il n’y avait pas d’échappatoire.
-Le temps de réflexion est écoulé, tu avoueras sous la torture !
Zehl resserra la poignée de son sabre, il commençait à être agacé qu’on lui parle de le tuer et de le torturer, en plus ces erreurs de la nature avaient frappé à mort son ami et réduit à l’état de gravats son golem. Il était près à recevoir leur charge. Le plus grand poussa un long cri et couru sur l’alchimiste, l’épée au clair. Mais un deuxième cri éclipsa le premier.
-A terre !
La voix était humaine, le corps des trois compagnons bougea avant leur esprit. L’œil du loup semblait reprendre ses droit, la vie sanglante du buveur de sang s’acheva dans un trait de lumière, dans un puissant coup de croc. Le trio se remit promptement sur ses jambes, à temps pour voir deux nouveau traits lumineux achever les vampires survivants. Sur le bastingage de l’Osselet deux nouveaux individus avaient fait leur apparition : deux blondins.
-Laissez-moi deviner, railla Zehl, vous désirez des renseignements sur un médaillon.
Falko lança un regard amusé à Alec, comme il l’avait toujours dit « une bonne entrée en scène vaut mieux qu’un long discours. »Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander